Les souffrances du professeur Delteil

Champfleury
Lettres de Picardie

Rue du Cloître-Saint-Jean, Laon
Rue du Cloître-Saint-Jean, Laon
"L’habitude des jeunes gens de Laon est de se promener dans l’hiver, entre cinq et six heures du soir, sur la place du Bourg ; la promenade n’est pas longue, elle se termine au puits Saint-Julien, qui est la fin de la rue Saint- Jean, mais elle a son importance…"

Champfleury, de son vrai nom Jules Fleury-Husson, a été un auteur prolifique, à la renommée nationale. A lire aujourd’hui cet écrivain sarcastique et impertinent, on comprend que ses défenseurs jugent injuste l’oubli relatif dans lequel il est tombé. Les Souffrances du Professeur Delteil est à la fois un tableau de moeurs sur la mesquinerie, l’ambition, la naïveté fragile, la gentillesse foulée aux pieds, la difficulté du métier d’enseigner; et un témoignage fourmillant de mille détails sur la vie quotidienne à Laon dans les années 1830.
L’histoire que raconte Champfleury est inspirée de sa propre enfance à Laon. La cité de l’Aisne est alors déchirée par la rivalité entre deux établissements scolaires.
L’auteur est l’un des personnages du livre, le petit Bineau. Insupportable garnement fainéant, tourmenteur du malheureux professeur Delteil, érudit touchant et misérable qu’on dirait aujourd’hui enfermé dans sa "bulle", animé d’une seule passion, un immense dictionnaire de grec destiné à être publié en un seul exemplaire… Champfleury est du côté des humbles et des faibles, alors qu’il raille les notables.
Ces portraits cruels et ciselés sont peut-être une vengeance vis-à-vis de la bonne société de Laon, à travers une comédie humaine traversée de traits d’humour presque potache… comme le petit Bineau farceur qu’il a été.

Premières pages du roman

Vue de Laon au daguerréotype. — De l’enseignement primaire supérieur.
— Réformes singulières apportées par la révolution de Juillet dans l’Université. — L’oreille du petit Bineau plonge un établissement dans la détresse.
Laon est une petite ville de six mille âmes qu’un rien agite. Le moindre événement, les comédiens qui viennent y passer un mois, un cirque, des marionnettes occupent démesurément les esprits de ce maigre chef-lieu, qui doit à sa position élevée sur la montagne l’honneur de primer les autres villes beaucoup plus importantes du même département. Bâtie sur le plateau d’une montagne très élevée, la ville défie un siège redoutable, mais malheureusement elle défie les voitures d’arriver dans son sein:
d’où l’absence forcée de population, qui ne saurait trouver à vivre dans la ville. Les principales têtes sont des employés du gouvernement, qui, sans les avantages attachés à leurs places par un département très important, préféreraient vivre dans un pays auvage plutôt que d’habiter une ville si restreinte dans ses plaisirs.
Enlevez de Laon le préfet, le receveur des contributions, le receveur général, trois notaires, deux avoués, six avocats, le curé, cinq ou six nobles, qu’on rencontre rarement, et vous trouverez une population de petits marchands, cinquante employés à quinze cents francs, deux cents bourgeois à deux mille francs de rente, enfin une population tranquille dans ses habitudes, sobre dans ses plaisirs, ne pratiquant ni vices ni vertus. A dix heures les cafés sont fermés, et celui qu’on rencontrerait dans les rues passé cette heure risquerait fort d’être signalé comme un homme de mauvaises moeurs. L’étranger qui passe par Laon et qui s’y arrête se sent pris d’un violent ennui après qu’il a traversé, en moins d’un quart d’heure, dans toute sa longueur, la grande rue qui coupe la ville en deux. On recommande naturellement aux curieux "d’aller sur les promenades" mais une heure est bientôt passée à parcourir la double rangée de tilleuls qui servent à cacher les vieilles murailles de la ...

Analyse des souffrances du professeur Delteil

Son père ayant fondé Le journal de l’Aisne à Laon, Champfleury quitta la capitale pour le rejoindre, retrouvant ainsi sa ville natale, celle aussi de son enfance et de son adolescence. Mais il renonça bientôt à cette collaboration en raison du rejet de ses concitoyens, qu’il scandalisait. Son roman Les souffrances du professeur Delteil représenterait-il une vengeance face à cette attitude et à des études ratées dans cette ville ?

L’oeuvre en tout cas est marquée par des oppositions, qui offrent à l’auteur autant d’occasions de jouer du comique de la parodie et d’inciter à la polémique par la satire - quant au comique de situation, il est presque constant. Opposition province-capitale d’abord: L’espace situé entre la place du Bourg et le puits Saint-Julien pourrait représenter le mouvement du Palais-Royal, si un grain de sable donnait la mesure d’un rocher.

Opposition entre le collège Tassin et la pension Tanton, tant par une rivalité professionnelle que par l’antagonisme de leurs élèves. Même à l’intérieur de la fameuse classe de septième où le petit Bineau (l’auteur lui-même dans sa jeunesse), plutôt cancre et chahuteur, affronte Charles-Marie, élève modèle protégé par les soeurs Carillon et le professeur Delteil. Les méthodes d’enseignement sont dénigrées et Champfleury n’hésite pas, probablement pour se donner bonne conscience, à affirmer par la bouche du principal Tassin: Les élèves sont ce que les fait le professeur. La population est partagée elle aussi, les enseignants n’hésitant pas à la tromper par des appréciations flatteuses ou tronquées qui ne tiennent aucun compte de l’intérêt des enfants.
Lire la suite de l'analyse de Jean Pierre Steckiewiez à la fin du roman.

L'auteur: Champfleury


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(Ouvrage de 192 pages au prix de 13,80€)


Thèmes du livre : Aisne, Champfleury, Laonnois, Littérature