Les Bourgeois de Molinchart

Champfleury
Lettres de Picardie

Malgré son titre, l’intrigue des Bourgeois de Molinchart met en scène Laon elle-même. La cathédrale, les remparts et le palais de justice figurent parmi les lieux privilégiés du roman
Malgré son titre, l’intrigue des Bourgeois de Molinchart met en scène Laon elle-même. La cathédrale, les remparts et le palais de justice figurent parmi les lieux privilégiés du roman
"Louise prit le parti de suivre la servante ; elles longèrent les remparts, et en passant près de la cathédrale, Louise ne remarqua pas que mademoiselle Ursule Creton en sortait et les suivait des yeux."…

Quelle cruauté ! Dans Les Souffrances du professeur Delteil (réédité en 2008 dans la même collection), Champfleury raillait les travers de la bourgeoisie de sa ville natale, Laon, au xixe siècle. Dans Les Bourgeois de Molinchart, il récidive, avec une verve encore plus féroce qui lui vaudra d’être chassé de la cité. La satire sociale, inspirée en bonne part par des personnages que Champfleury a lui-même côtoyés, s’exprime cette fois à travers l’histoire d’une femme, dont on a pu dire qu’elle était une Madame Bovary picarde. Au milieu de ces notables laonnois, étriqués voire ridicules, la douce Louise, égarée dans un monde qui ne la comprend pas, subit sa "vie rapetissée", jusqu’à ce qu’un jeune homme surgisse dans cet univers déprimant…

Ce livre foisonnant et accompli, à la fin déconcertante, est l’un des derniers grands romans de Champfleury, qui figura parmi les écrivains vedettes de son siècle.

Premières pages du roman

Visite d’un chevreuil à quelques bourgeois

Il y a vingt ans, un chevreuil, poursuivi dans la plaine par des chasseurs, grimpa la montagne de Molinchart et traversa la ville.
On en parle encore aujourd’hui.
Les grosses bêtes ne sont pas communes dans cette partie de la France.
De temps en temps, dans l’hiver, on entend parler d’un loup qui a été vu dans les environs, mais le fait est rare.
Le chevreuil fit une entrée plus triomphale qu’un prince. Il se présenta à la porte de la ville au moment où le gardien de l’octroi était occupé à sonder une voiture de roulier. Comme la grosse voiture occupait tout le passage de la porte, le chevreuil fit un bond par-dessus la tête de l’employé, qui, tout stupéfait de ce bruit particulier, put à peine apercevoir les pattes de derrière du chevreuil, au détour de la rue des Battoirs.
Devant la porte d’un marchand de tabac, on remarque un petit grenadier de bois du temps de Louis XVI ; il a un habit bleu à revers blancs, des culottes blanches, de grandes guêtres noires.
Sous le bonnet à poil allongé sort une grosse tête fortement colorée, d’une nature impassible, dont les yeux ne semblent occupés qu’à regarder une longue pipe que la bouche serre avec amour.
Le grenadier excite généralement l’admiration des gens de la campagne qui arrivent par cette porte de la ville. Le chevreuil ne daigna pas lever les yeux sur le grenadier de bois qui fume la même pipe depuis une centaine d’années.
Il allait déboucher sur la place du Marché qui conduit à la mairie, lorsque, pris de vertige, le chevreuil rebroussa tout à coup chemin. Ces maisons, ces boutiques ne ressemblaient guère à sa tranquille forêt de Saint-Landry, qui appartient à la couronne, et où les princes de la famille royale ne pensaient
guère à chasser.

Analyse des Bourgeois de Molinchart

Avec Les souffrances du professeur Delteil (1853, réédité en 2008 aux Editions du Trotteur ailé, dans la même collection), cette oeuvre majeure est l’un des derniers romans de l’auteur qui, par la suite, se consacra surtout à de brillants travaux d’érudition.

Pourquoi ce titre Les bourgeois de Molinchart, modeste localité située à quelques kilomètres du chef-lieu de l’Aisne ? Je vous laisse libres de rechercher des hypothèses. En tout cas, à l’époque, personne ne fut dupe et cette satire de la vie bourgeoise valut à Champfleury les foudres des autorités et une demande de bannissement de Laon, sa ville natale. Par ailleurs, la publication de Madame Bovary (1856) et son article sur le réalisme (1857) provoquèrent une scission entre ses partisans et ceux de Flaubert.

Didier Phillipot, dans son imposant Flaubert (2006), n’est guère tendre avec notre auteur picard: On a voulu imiter de Balzac les "Scènes de la vie de province", on a obtenu "Les bourgeois de Molinchart". En revanche, Mme Marie-Madeleine Nouvian, guide conférencière à l’Office de tourisme de Laon et Présidente de la Société des amis de Laon et du Laonnois souligne dans un article consacré à notre auteur (Le Courrier picard du 14 juin 2009): Quand on songe que Gustave Flaubert qui travaillait alors à son "Madame Bovary" s’inquiéta du succès de ce roman en considérant que l’un de ses personnages, une vieille fille acriâtre, lui semblait mieux fait que le sien !

Pour ma part, je considère cette évocation satirique des moeurs des bourgeois d’une petite ville de province, avec leurs rituels, leurs distractions, leurs adultères, leurs commérages - et ce à travers les relations entre notables, nobles et "petites gens" - comme un chef d’oeuvre.
Au niveau des personnages d’abord. Nous trouvons là un trio classique mais original par la personnalité des protagonistes...
Lire la suite de l'analyse de Jean Pierre Steckiewiez à la fin du roman.

L'auteur: Champfleury


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Thèmes du livre : Aisne, Champfleury, Laonnois, Littérature