Le Réveil des morts

Roland Dorgelès
Lettres de Picardie

Au Chemin des Dames, les tombes de poilus du cimetière de Craonnelle
Au Chemin des Dames, les tombes de poilus du cimetière de Craonnelle
"Rien n’eut raison de leur endurance. On rentrait à Craonne, on remuait la terre à Laffaux, Berry-au-Bac commençait à revivre, et à Sancy, où le mur le plus haut se dépassait de la tête, des hommes sortaient les morts des caves pour y dormir…"

La collection Lettres de Picardie n’avait pas encore évoqué la Grande Guerre, qui a tant marqué la région. C’est chose faite, et de façon magistrale, avec Le Réveil des morts de Roland Dorgelès.
Lui-même d’origine picarde, l’auteur du légendaire Les Croix de bois a choisi l’un des champs de bataille les plus emblématiques de la grande boucherie de 14-18, le Chemin des Dames entre Laon et Soissons, pour évoquer un épisode peu connu de l’immédiat après guerre.
Le roman raconte en effet le retour à la vie de ces régions mortes: la guerre est à peine finie, les villages sont "aplatis", les champs truffés de munitions, de débris et de morts, que des escouades de travailleurs chinois et de prisonniers allemands déterrent, identifient, pour qu’ils reçoivent une vraie sépulture. Les sinistrés, revenus dans leur chez-soi détruit, survivent, s’impatientent et luttent dans des maisons de tôle et de carton. La solidarité, le dévouement côtoient le chacun pour soi et l’âpreté au gain. Ce grand roman est à la fois un témoignage passionnant sur les années de reconstruction dans la Picardie dévastée, et un hommage poignant aux poilus, martyrs de 14-18 et frères d’armes de Dorgelès.

Premières pages du roman

"Ah ! la belle blanche !" cria un loustic à califourchon sur un mur.
La fusée, ayant tracé sa courbe, éclata à mi-chemin des étoiles, et tout un coin de paysage sortit soudainement de la nuit. La colline boisée et les champs en pente où s’étageaient quelques bicoques, sur la rive gauche de l’Aisne, parurent se rapprocher, inondés d’un jour cru, puis la lumière, un instant balancée par le vent, redescendit vite, plus vite encore, et l’apparition se renfonça dans l’ombre, emportant au loin le village où les Chinois tiraient le feu d’artifice.
Dès qu’on se retrouvait dans les ténèbres, le froid paraissait plus coupant et, pendant un moment, les yeux éblouis ne distinguaient plus les étoiles. Des voix se cherchaient.
— Tu es là, Maurice ?
— Oui, par ici…
La nuit était impénétrable, sans une fenêtre éclairée, sans une lanterne, et c’était seulement à ces appels, venant de-çà et de-là, qu’on devinait des gens groupés.
Les habitants de Crécy se réunissaient ainsi chaque soir sur la promenade d’En-Haut et, tout en regardant le feu d’artifice, ils parlaient des nouveaux rentrés et des secours qu’on ne voyait pas venir.
Les fusées se suivaient, rouges, blanches, vertes, montées sur un tremblant fil d’or. Avec les centaines de caisses trouvées dans les tranchées, les Chinois avaient de quoi s’amuser longtemps.
Parfois il en éclatait tout un bouquet, leurs tiges de feu entre-croisées, et, sous cette brusque aurore, la campagne endormie apparaissait toute nue. Des cris d’admiration s’élevaient. Trompé, un coq chanta…
Jacques Le Vaudoyer serrait sa femme contre lui.
— Tu es bien, lui demanda-t-il tout bas. Tu n’as pas froid ? ...

Analyse du Réveil des morts

Le bilan de la Grande Guerre se traduit par plus de huit millions de morts et vingt millions de blessés, toutes nationalités et camps confondus. En France, de la Manche aux Vosges, au gré des combats et des bombardements, des assauts, reculs et contre-attaques, 3 500 communes furent détruites (environ 700 0000 habitations), 3 5000 000 hectares rendus impropres à la culture (l’équivalent d’une bande de 700 x 50 km !) dans les dix départements du front.

Imaginez maintenant, près de Soissons, un village et ses environs, au coeur du Chemin des Dames. Un territoire sans végétation (Il leur montra une primevère: c’était la seule fleur qu’on eut trouvée sur les trois cents hectares du plateau.), une terre saccagée avec sa brousse de barbelés, ses trous d’obus, ses boyaux dans laquelle il n’y a plus rien à récolter, que de la ferraille et des os, des villages rasés dont les rares maisons restées debout avaient des airs hagards, avec leurs fenêtres béantes comme des yeux crevés: c’est Crécy (Crécy-au-Mont, si j’en crois le nom des villages voisins et la vue sur Laffaux), le décor du roman Le Réveil des morts.

Dans ce paysage apocalyptique, appelé pudiquement les Régions, chassés plus au nord par les Allemands ou au sud par les Français pendant la guerre, les sinistrés reviennent pour y vivre. Ils s’installent dans leurs caves (Des hommes sortaient les morts des caves pour y dormir.) ou des baraques en bois, en carton et en tôle. Ils connaissent le froid, la boue et la faim. Des Chinois, des Kabyles et des prisonniers allemands déjà en place et bien pourvus s’occupent mollement des cadavres plus ou moins ensevelis. Les sinistrés commencent le déblaiement et la vie reprend sous les ruines comme une mystérieuse germination.

Dès que la loi sur les Dommages de guerre est votée, une nuée de courtiers, industriels, architectes, métreurs, entrepreneurs le plus souvent véreux, accompagnés d’ouvriers, s’abat sur les Régions pour piller cette fabuleuse peuplade d’héritiers abasourdis qui reçurent ces gens-là comme des sauveurs. Toutes les races grouillaient dans cette brousse, on croyait parcourir le monde rien qu’en traversant un hameau…
Lire la suite de l'analyse de Jean Pierre Steckiewiez à la fin du roman.

L'auteur: Roland Dorgelès


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