La Belle Picarde

Fernand Bertaux
Lettres de Picardie

Paysage champêtre du Ronssoy
Paysage champêtre du Ronssoy
"Sur les hauteurs d’Hargicourt, des meules aux chapeaux coniques détachaient leurs bizarres silhouettes sur le fond bleu du ciel. Plus loin, le bois de Renélieu s’accrochait sur le flanc d’un coteau tandis que, derrière, le clocher de Templeux dressait sa pointe et laissait soupçonner le village…"

La Belle Picarde: c’est la vie étonnante d’une petite paysanne du Vermandois, pays à cheval entre la Somme et l’Aisne, entre le Ponthieu et la Thiérache. Dans les années 1880, la Clairette du Ronssoy, village proche de Péronne, deviendra Claire de Vermandois, reine du demi-monde parisien, "Vénus blonde" objet de toutes les convoitises masculines. L’histoire est d’autant plus piquante que son auteur, Fernand Bertaux, assure qu’elle est véridique. Le Ronssoy est d’ailleurs son village natal.

Les foucades de la Belle Picarde, on s’en doute, ne répondaient guère aux canons de la morale paysanne de la fin du XIXe dans ce village dont Bertaux raconte si bien la vie quotidienne, rythmée par les cultures et les cancans des commères. Le parti pris du romancier est annoncé d’avance: il s’agit de mettre en garde d’autres petites paysannes du Vermandois contre les vertiges de la capitale… Servi par la connaissance précise des milieux, des modes de vie qu’il décrit, avec son écriture limpide, Fernand Bertaux inscrit sa Belle Picarde dans la veine des grands romans-feuilletons populaires, de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. La Belle Picarde, au demeurant, a eu, elle aussi, les honneurs de la publication en feuilleton, dans Le Franc-parleur de Montdidier, quelques années après sa parution. Depuis, ce petit trésor semble n’avoir jamais été réédité.

Premières pages du roman

Cocorico ! Cocorico !
Tiens, tiens, déjà le chant du coq, balbutia Antoine Moronval, en se dressant sur son séant, encore à demi endormi. Mordienne ! Il y a beau temps qu’ils ne m’ont joué ce tour là, mes réveille-matin ; d’ordinaire, j’attends, l’oeil ouvert, leur bonjour ; aujourd’hui, ils ont pris les devants. Pour lors, sur pieds. Allons, allons, Isoline — ainsi s’appelait la femme du fermier — hors du lit. Il n’est sûrement pas loin de trois heures et nous avons près d’un demi-journal de blé à abattre dans la matinée, tout là-bas, au diable, dans la vallée Gauderival. Et comme il est mûr, mûr à tomber tout seul, il faut profiter de la rosée, car, au plein soleil, ça s’égrène autant que sous le fléau. La récolte n’est déjà pas si belle. Aussi, debout et partons.
Et, ce disant, les deux paysans se levèrent, lui, d’un saut rapide, l’air en gaieté, chantonnant, ainsi qu’il faisait chaque matin où son humeur n’était pas attristée par un mauvais rêve, quelques couplets d’une vieille chanson picarde que son père lui avait apprise tout gamin ; elle, hésitante, maussade,  bougonne, en voulant à tout, à la nuit trop brève, à l’heure fugitive, au jour qui vient, à Antoine qui jamais n’accorde la grâce d’une minute supplémentaire, et surtout à ce maudit appel qui, brusquement, brise le sommeil, rompt le repos, surprend le corps encore las et roide des durs labeurs de la veille.
En cinq minutes, ils furent prêts, car leur toilette sommaire n’exigeait qu’un peu d’eau claire passée en hâte sur la figure. Ils mirent une botte de foin dans le râtelier du cheval, de la verdure aux deux vaches, prirent ensuite du pain dans la huche de chêne, un demi-fromage de Maroilles, un cruchon de bière, la...

Ananlyse de La Belle Picarde

"… je dédie cette véridique histoire d’une transplantée…"  ajoutait Bertaux dans la même dédicace. Il s’agirait donc d’une histoire vraie. Quant à J.-H. Rosny, de l’Académie des Goncourt, il écrivait dans une "lettre préface" à l’édition de 1898: "Ah vous la connaissez bien, cette contagion terrible…"
Si Fernand Bertaux possédait une grande conscience des problèmes et des risques de l’immigration provinciale vers la capitale, il n’ignorait rien du monde rural, de son attachement  la terre et aux coutumes, de ses jalousies et de ses commérages, de ses fâcheries et de ses réconciliations.
L’action des dix premiers chapitres démarre à la fin des années 1870, au Ronssoy, s’étend jusqu’à Saint Quentin (Aisne) à l’occasion de la foire de la Saint-Denis à la mi- octobre (la date n’a pas changé) et jusqu’à Péronne (Somme) pour le départ à l’armée de Jacques Gilmont, le promis de la belle Clairette. La débâcle de Saint-Quentin et la défaite de Sedan hantent encore l’esprit de ces paysans du Vermandois. La moisson s’effectue à la faux ou à la faucille, les petits métiers pullulent. "Le berger, accroupi, sa limousine par terre, filait activement de la laine pendant que deux barbets veillaient le troupeau dans un continuel va-et-vient."
Dans cette première partie, Fernand Bertaux excelle dans les descriptions (paysages, fermes, intérieurs, costumes, travaux…), ses personnages sont bien typés, les chapitres courts, autant de facteurs propres au feuilleton. L’histoire, champêtre et idyllique jusque là, bascule au chapitre 11 avec l’arrivée au Ronssoy du peintre parisien Jean Moulin, le fils du menuisier. Artiste reconnu, il est aimé et aime les paysans: "Tous, gens d’état qui vous donnez  tout entiers à votre oeuvre, vous faites de l’art et du bon." Hélas pour elle, le peintre et son épouse, décident Clairette à les suivre à Paris…
Lire la suite de l'analyse de Jean Pierre Steckiewiez à la fin du roman.

L'auteur: Fernand Bertaux


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Thèmes du livre : Aisne, Littérature, Somme, Vermandois